« Ce numéro se tient sous les arbres. Un poète romain achève, vers 29 avant notre ère, le quatrième livre d'un poème agricole qui est aussi le plus ancien traité d'apiculture que nous lisions encore : il se trompe sur presque tout ce dont il est le plus certain, et voit juste sur l'abri, la fumée et les deux récoltes. La maison dit ensuite pourquoi elle vous écrit toujours en anglais, et ce qu'elle attend pour en changer. En Pologne et en Biélorussie, des hommes creusent encore le tronc d'un arbre vivant pour y loger les abeilles, et l'UNESCO a inscrit cette culture en 2020. Puis un arbre d'Amérique, planté à Paris en 1601, vend toujours son miel sous le nom d'un autre, et nous regardons cette fois ce qu'un marché fait d'un nom emprunté : il le rend invisible. Quatre pièces et un mot, rayon, qui en cache trois. »
— Le Conservateur

Le quatrième livre des Géorgiques, achevé vers 29 avant notre ère, se lit comme un manuel. Virgile y place le rucher à l'abri du vent, loin des troupeaux qui piétinent les fleurs, à l'écart des lézards et des guêpiers, près d'une eau claire, sous l'ombre d'un palmier ou d'un grand olivier sauvage. Il décrit des ruches cousues d'écorce creusée ou tressées d'osier souple, aux entrées étroites, parce que le froid figerait le miel et la chaleur le ferait couler. Il conseille d'enduire d'un peu de boue lisse les parois fendues. Il note que les abeilles logent parfois dans le creux d'un arbre rongé.
Tout cela tient. Deux récoltes par an, la bouche rincée d'eau et de la fumée tendue devant soi avant d'ouvrir, une poignée de poussière jetée pour séparer deux essaims qui se battent : le geste est juste, et la poussière fonctionne.
Puis vient ce dont il est le plus sûr. Le miel, pour lui, est une rosée du ciel que les abeilles recueillent toute faite. La colonie obéit à des rois, et l'on tuera le plus faible des deux. Les abeilles ignorent l'accouplement et prennent leurs petits sur les feuilles avec la bouche. Et l'on fabrique un essaim neuf d'une carcasse de taurillon battue puis enfermée, ce que les anciens croyaient voir sortir de la charogne et qui était selon toute vraisemblance l'éristale gluante, une mouche qui a pris le costume de l'abeille. Le poème est un traité et un inventaire d'erreurs dans la même main, et c'est pour cela qu'on le garde.

Le 26 août, la maison a arrêté que ses canaux sociaux resteraient en anglais jusqu'à ce que sa fabrique d'images animées fonctionne.
La décision était datée autrement. Un calendrier antérieur faisait basculer Instagram et Threads au français à une date fixe, et cette date est passée sans que les films soient prêts. Plutôt que de tenir la date et de publier des vidéos insuffisantes, le Cabinet a recouplé les deux : la langue changera quand la fabrique sera là, et les deux arriveront ensemble.
Ce bulletin ne change pas. Il paraît en français et en anglais, et continuera.

Un barć est un arbre vivant dans lequel on a taillé une cavité pour les abeilles. Le mot polonais de la pratique est bartnictwo, celui qui l'exerce est un bartnik, et l'arbre continue de pousser autour du vide qu'on lui a fait. C'est le point : la cavité imite le creux naturel où une colonie se serait installée seule, à quelques mètres du sol, dans un pin assez vieux pour la porter.
À côté du barć se tient la kłoda, une bille creusée dans un tronc abattu, posée près des maisons ou suspendue dans un arbre. L'UNESCO a inscrit l'ensemble en 2020, sous le titre de culture de l'apiculture en arbre, sur une candidature commune de la Pologne et de la Biélorussie. L'inscription couvre les deux objets, l'arbre debout et la bille couchée ; c'est le barć qui demande l'arbre vivant.
La pratique survit dans des forêts qu'on peut nommer : Kurpie, Augustów, Pilica et Białowieża du côté polonais, la Polésie, les environs de Hrodna, la forêt de Naliboki et Belaveja du côté biélorusse. Le dossier de candidature décrit l'intention en une phrase que nous reprenons telle quelle : recréer les conditions de vie primitives de l'abeille, sans intervenir dans son cycle naturel. Virgile avait noté le creux de l'arbre rongé. Ici on le taille, et l'arbre reste debout.

Aux deux premiers épisodes, un arbre de Virginie était planté à Paris en 1601, le genre prenait le nom de celui qui l'avait mis en terre, et le miel partait sous le nom d'un autre arbre. Restait à voir ce qu'un marché fait d'un nom pareil.
Il en fait d'abord un prix. En Italie, le miel d'acacia s'est vendu en vrac autour de sept euros quatre-vingts le kilogramme en 2024, quand le millefleurs tenait à quatre euros cinquante. En Hongrie, les relevés donnent six euros quarante contre deux euros soixante-dix-neuf. Le nom vaut, selon l'année et le pays, de une fois sept à deux fois et demie le miel sans nom.
Il en fait ensuite une catégorie que personne ne compte. La nomenclature douanière européenne n'a qu'une ligne pour le miel et n'y distingue aucune variété : il n'existe donc aucune statistique officielle de production, d'échange ou de prix du miel d'acacia, nulle part dans l'Union. La directive de 2001 autorise à nommer l'origine florale si le miel vient entièrement ou principalement de cette source, sans dire ce que principalement veut dire ; le texte de 2024 qui l'amende renvoie cette définition à un acte délégué attendu pour 2029. L'Allemagne a fixé son propre seuil, vingt pour cent de pollen de robinier, en notant dans le même paragraphe que ce pollen est naturellement sous-représenté. La Serbie demande vingt pour cent aussi. L'Union ne demande rien.
Il en fait enfin une protection qui n'est pas là où on l'attend. Le seul miel d'acacia doté d'une appellation d'origine protégée qui lui soit propre est croate, le Zagorski bagremov med, inscrit en 2022. La Hongrie, qui produit le gros du miel d'acacia européen, n'a pour lui aucune protection communautaire ; elle l'a versé en 2014 à sa collection nationale des hungarikum, qui n'a pas d'effet en droit de l'Union.
La fiche de référence des miels monofloraux européens, parue en 2004, intitule la sienne miel de robinier, et ajoute que ce miel est souvent nommé à tort miel d'acacia. Le nom d'emprunt n'est donc pas seulement botaniquement faux. Il est statistiquement invisible, et c'est en cela qu'il est commode.
Nomme le gâteau de cire où les abeilles rangent le couvain, le pollen et le miel. Ce rayon-là n'a rien à voir avec le rayon de lumière. Il vient du francique *hrâta, par l'ancien français ree attesté au douzième siècle, devenu royon au quinzième et rayon au seizième. Le rayon de lumière descend du latin radius par l'ancien français rai, auquel le même suffixe fut ajouté à la même époque. Deux bases différentes, un suffixe identique, et les deux mots tombent sur la même forme au seizième siècle. L'Académie en compte un troisième, le rayon du semeur, tiré de raie. Littré, qui écrivait au dix-neuvième siècle, rangeait encore la lumière et l'étagère sous une seule entrée : la séparation est une trouvaille de la lexicographie moderne. Car l'étagère est de ce côté-ci. Le rayon d'une bibliothèque et le rayon d'un magasin descendent du rayon de miel, par la planche superposée, et non du soleil.