ACTA MELLIUM MUNDI

« Le temps »

Bulletin des miels du monde
N° XVII · dimanche 18 octobre 2026

« Le 5 octobre 2026, une étude portant sur trente-neuf miels écossais a montré qu'une saison de récolte laisse sa marque chimique dans le pot. En 1929, à Munich, Ingeborg Beling posait chaque jour une coupelle de sucre devant des abeilles marquées, de 16 h à 18 h, pour savoir si elles connaissaient l'heure. Nous avons rangé ce numéro sous cette question du temps : celui que les choses mettent à être sues, celui que les abeilles savent compter. Nous ouvrons sur un livre berlinois de 1793 que ses contemporains laissèrent dormir cinquante ans. Vient ensuite l'encadré consacré au miel d'Écosse. Le thème est l'horloge des butineuses, de la coupelle de 1929 au vol Paris-New York de 1955. Le feuilleton s'ouvre à Rome, en 1625, sur une feuille unique où figurent trois abeilles. Le mot du numéro est alvéole. »

— Le Conservateur

ILe secret découvert en 1793

Le fait savant · Sprengel et l'écologie florale.

Cinquante ans durant, le livre resta sans lecteurs. Il parut à Berlin en 1793 sous le titre Das entdeckte Geheimniss der Natur im Bau und in der Befruchtung der Blumen, que l'on peut rendre par « Le secret de la nature découvert dans la structure et la fécondation des fleurs », et son auteur, Christian Konrad Sprengel, y décrivait les insectes comme les agents de la fécondation des fleurs. Les naturalistes de son temps écartèrent la thèse. L'ouvrage, que l'on tient aujourd'hui pour le texte fondateur de l'écologie florale, ne reçut aucune suite immédiate.

Sprengel avait observé de près, fleur par fleur. Il notait que la forme, la couleur et les marques d'une corolle conduisent l'insecte vers le nectar, et que nombre de fleurs ne peuvent se féconder elles-mêmes parce que leurs organes mâles et femelles ne mûrissent pas ensemble. L'insecte, qui transporte le pollen d'une fleur à l'autre, y apparaît comme une sorte de pinceau vivant. Cette idée heurtait deux convictions de l'époque : que les fleurs se fécondent le plus souvent seules, et que la disposition de chaque pièce florale relève d'un dessein, non d'un échange avec l'animal.

La reconnaissance vint par degrés, non d'un seul geste. L'essai de 1844 resté inédit, où Darwin esquisse sa théorie de la sélection naturelle, renvoie déjà à Sprengel ; dans une lettre à Hooker de 1845, Darwin dit avoir vérifié nombre de ses observations. Il se servit ensuite de ses méthodes pour les orchidées. Sprengel n'avait pas formulé de théorie de l'évolution, et ses explications restaient celles d'un dessein ; il avait établi, pour les fleurs, ce que Darwin put lire à la lumière de l'évolution. Le livre de Darwin sur la fécondation des orchidées paraît en 1862, soixante-neuf ans après celui de Sprengel.

IILa saison écrite dans le miel

Encadré d'actualité · Food Chemistry, 5 octobre 2026.

Sur trente-neuf miels écossais, la saison de récolte laisse sa propre signature chimique. L'étude, publiée le 5 octobre 2026 dans Food Chemistry, distingue le printemps de l'été au sein d'un même rucher, et la bruyère forme une classe à part. Le fait intéresse ceux qui contrôlent l'origine des miels : la provenance géographique et la floraison ne disent pas tout, le moment de la récolte s'inscrit lui aussi dans la composition.

L'écart printemps/été au sein d'un même rucher est établi ; les comparaisons entre miels écossais et non écossais, comme les effets de mélange, sont préliminaires et présentées comme telles par les auteurs. La référence est Food Chemistry, vol. 532, art. 151465, DOI 10.1016/j.foodchem.2026.151465, mis en ligne le 5 octobre 2026.

IIIL'abeille qui savait l'heure

Le thème · de Beling à Renner, l'horloge des butineuses.

Une coupelle de sucre, posée chaque jour de 16 h à 18 h devant des abeilles marquées une à une : c'est toute l'expérience d'Ingeborg Beling, publiée en 1929 dans la Zeitschrift für vergleichende Physiologie (vol. 9) sous le titre Über das Zeitgedächtnis der Bienen. Au bout de quelques jours, la coupelle est laissée vide. Les butineuses reviennent pourtant à l'heure apprise, un peu avant même qu'elle ne sonne, et elles reviennent sans récompense. Elle les dressa aussi à d'autres heures du jour et à plusieurs visites quotidiennes, en maîtrisant l'humidité, la température, la lumière et le rayonnement. Munich, l'école de von Frisch, venait de donner à l'étude des sens de l'abeille une méthode : l'entraînement et le test.

Le point décisif tient à ce que les abeilles n'apprennent pas n'importe quel rythme. Beling les nourrit toutes les 19 heures pendant seize jours sans qu'elles retiennent ce cycle ; à la fin de l'entraînement, le pic de recherche réapparaît à 24 heures, non à 19. Oskar Wahl, qui poursuivit ses travaux à Munich, échoua de même en 1932 à les dresser sur un intervalle de 48 heures : elles continuaient de se présenter toutes les 24 heures. Un simple apprentissage aurait suivi le rythme imposé ; la limite du côté de 24 heures désigne une horloge interne proche de la journée. Beling ne pouvait cependant exclure qu'un signal extérieur qu'elle n'aurait pas contrôlé ait guidé les butineuses.

Le vol Paris-New York répond à cette réserve. Max Renner entraîne des abeilles à Paris, dans une salle de vol aux conditions constantes de lumière, de température et d'humidité, puis les transporte à New York en une vingtaine d'heures, dernière séance d'entraînement et douane comprises. Dans une salle identique, elles gardent leur rythme d'environ 24 heures et se présentent à l'heure de Paris, non à l'heure locale de New York. Les dates exactes du transport ne sont pas fixées avec certitude : la littérature cite 1955 pour le transport et 1957 pour le mémoire détaillé, sans que les sources consultées tranchent l'année de l'expérience elle-même.

Renner reprit le dispositif en sens inverse, de New York vers Paris, avec des résultats analogues, puis rapporta un second transport entre Long Island et Davis, en Californie, décalage de 3 h 15, cité sous la date de 1959.

IVLes trois abeilles de Rome, ép. I : la feuille au microscope

Feuilleton, épisode I · Rome, 1625.

En 1625, à Rome, Francesco Stelluti et Federico Cesi impriment l'Apiarium : une feuille unique, dédiée à Urbain VIII. Le pape, de la famille Barberini, porte dans ses armes trois abeilles, et la feuille les lui rend, vues à travers un instrument que l'on appelle encore, à cette date, occhiolino. Les deux hommes appartiennent à l'Accademia dei Lincei, fondée en 1603, dont l'emblème est le lynx.

L'Apiarium montre trois abeilles grossies, observées sous le microscope, dans des positions qui en donnent chacune une face. Le choix du sujet tient à l'hommage : les abeilles du blason pontifical devenaient celles de l'observation. La feuille est aujourd'hui très rare, et certaines bibliothèques de sciences n'en possèdent même pas d'exemplaire.

Les sources divergent sur la primauté : l'Apiarium de 1625 est donné comme la première publication d'observations faites au microscope, tandis que d'autres réservent à 1630 la première image d'après microscope dans un livre, la feuille de 1625 étant de ce fait écartée de leur compte. L'épisode II traitera du Persio de Stelluti (1630), premier livre relié à images d'après microscope.

Vis verborum · le motAlvéole (du latin alveolus, diminutif d'alveus, cavité, auge)

Alveolus, en latin, est une petite auge, diminutif d'alveus, qui désigne une cavité, une auge, la coque d'un bateau. Le français l'atteste en 1519 sous la forme alveolle, au sens de petite cavité, et le fit longtemps masculin. Le mot a logé la dent, dont l'alvéole retient la racine, le poumon, dont les alvéoles sont les culs-de-sac terminaux, et la roche, creusée de cavités. Il ne s'attache que plus tard à la cellule hexagonale de cire où les abeilles déposent leurs œufs, leur miel et leur pollen, celle dont un numéro antérieur a suivi la géométrie en deux mille trente-quatre ans.

— Le Conservateur
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