ACTA MELLIUM MUNDI

« L'origine »

Bulletin des miels du monde
N° IX · dimanche 23 août 2026

« D'où vient une chose : la question a la simplicité trompeuse des évidences qu'on n'interroge jamais. Ce cahier la pose cinq fois. Elle vaut pour l'abeille elle-même, dont cent quarante génomes assemblés en 2014 ont replacé le berceau en Asie plutôt qu'en Afrique, sans clore le débat. Elle vaut pour le miel du commerce, dont l'étiquette, depuis juin 2026, doit enfin dire par quels pays il est passé. Elle vaut pour un miel de Sidr, qui ne naît que d'une vallée du Yémen et de quelques semaines de floraison. Elle vaut pour un acarien discret, décrit à Java en 1904 et resté longtemps une curiosité de collection. Elle vaut, enfin, pour le mot abeille lui-même, monté du Midi jusqu'à s'imposer en français. Quatre pièces et un mot, pour remonter chacun à sa source. »

— Le Conservateur

ICent quarante génomes et un berceau disputé

Le fait savant · l'Asie contre l'Afrique.

En 2014, dans Nature Genetics, l'équipe de Wallberg a assemblé cent quarante génomes d'Apis mellifera, représentant quatorze populations, et recensé près de 8,3 millions de variants. Les données replaçaient le berceau le plus probable de l'espèce en Asie, contredisant l'hypothèse africaine qui prévalait jusque-là dans la littérature, notamment dans les travaux de Han et ses collègues en 2012.

Le résultat de 2014 fut présenté, à l'époque, comme une hypothèse renforcée plutôt que comme un fait clos ; la prudence des auteurs tenait à la difficulté d'assembler, à partir d'un nombre encore limité de génomes, une généalogie certaine pour une espèce aussi largement répandue.

Le débat s'est resserré en 2021, quand Dogantzis et ses collègues, dans Science Advances, ont porté l'échantillon à deux cent cinquante et un génomes couvrant dix-huit sous-espèces. Leurs résultats consolident une origine ouest-asiatique et distinguent trois sorties d'Asie successives, pour une lignée dont l'âge est estimé à environ sept millions d'années.

IIL'étiquette dit désormais d'où vient le miel

Encadré d'actualité · la traçabilité en chiffres.

Depuis le 14 juin 2026, la directive (UE) 2024/1438, dite « directive petit-déjeuner », s'applique aux étiquettes de miel vendues dans l'Union. Pour les mélanges, tous les pays d'origine doivent désormais figurer dans le champ visuel principal, classés par ordre décroissant de poids et assortis de leur pourcentage, avec une tolérance de 5 %.

Au-delà de quatre pays d'origine, les États membres conservent la faculté de limiter l'affichage des pourcentages aux quatre principales origines, à condition qu'elles représentent ensemble plus de la moitié du mélange.

Cette exigence répond à un constat documenté par l'action « From the Hives », menée conjointement par la Commission, le Centre commun de recherche et l'Office européen de lutte antifraude : sur trois cent vingt échantillons prélevés aux frontières, cent quarante-sept, soit près d'un sur deux, se sont révélés suspects d'adultération, contre environ 14 % entre 2015 et 2017.

IIILe Sidr du Wadi Do'an, un miel né d'une vallée

Le thème · une vallée, une floraison.

Le sidr, Ziziphus spina-christi, jujubier du désert, fleurit à l'automne dans le Wadi Do'an, une vallée du Hadramaout, au Yémen. La floraison s'étend d'octobre à novembre, et la fenêtre de récolte qui s'ensuit ne dépasse guère trois à six semaines.

La récolte y est rapportée comme manuelle, conduite sur des ruches traditionnelles abritant des colonies semi-sauvages. Le miel qui en résulte ne se rattache à aucune autre région : il tient à cette vallée précise et à ce calendrier de floraison bref.

Les négociants spécialisés rapportent des prix de plusieurs centaines d'euros le kilogramme, une fourchette qui relève de leurs propres déclarations et non d'une mesure académique. Le contexte yéménite qui entoure cette récolte n'appelle ici ni développement ni dramatisation.

IVUn acarien discret de Java

Feuilleton, épisode I · les origines d'un nom.

En 1904, sur l'île de Java, le collecteur Edward Jacobson prélève un acarien sur des colonies d'Apis cerana, l'abeille asiatique. La même année, l'acarologue néerlandais Anton C. Oudemans décrit l'espèce et la nomme Varroa jacobsoni, en hommage à son collecteur.

Son hôte d'origine reste, pour plusieurs décennies, la seule abeille asiatique. L'acarien demeure près d'un demi-siècle une curiosité de collection, cité dans les catalogues d'acarologie sans inquiéter l'apiculture.

Ce statut discret ne durera pas. Le prochain épisode de ce feuilleton suivra le saut d'hôte vers Apis mellifera et la propagation qui s'ensuit à l'échelle mondiale ; un troisième reviendra sur la révision de 2000, quand Anderson et Trueman distingueront Varroa destructor de Varroa jacobsoni.

Vis verborum · le motAbeille (du latin apicula, diminutif d'apis, par l'ancien occitan abelha ; attesté en français au XIVe siècle sous les formes abueille, abele, aboille ; cognats : portugais abelha, catalan abella, espagnol abeja)

L'ancien français disposait pourtant d'une forme d'oïl héritée directement d'apis : ef, puis é, au pluriel es, jugée trop brève et concurrencée aussi par avette ; c'est finalement la forme méridionale qui s'impose et se généralise. Même le nom de l'abeille est ainsi un migrant, monté du Midi pour s'imposer dans l'usage général : un rappel, discret, que l'origine se love parfois jusque dans la langue qui la nomme.

— Le Conservateur
Le Cabinet · Instagram · Threads · acta.php