ACTA MELLIUM MUNDI

« La mesure »

Bulletin des miels du monde
N° VIII · dimanche 16 août 2026

« Mesurer, c'est parfois attendre deux mille ans avant de savoir qu'on avait raison. Ce cahier suit ce qui se mesure à retardement, ou à peine : l'hexagone de l'alvéole, conjecturé puis démontré deux mille trente-quatre ans plus tard ; une note de saison qui chiffre un phénomène encore mal expliqué, sous les tilleuls ; une toxicité qui ne tient qu'au dosage, attestée par deux témoins de l'Antiquité ; une expansion d'abord redoutée, puis mesurée et aujourd'hui stabilisée ; et un mot, ruche, qui mesure à lui seul la distance du gaulois au français. Quatre pièces et un mot, pour prendre la mesure de ce qui résiste à l'être. »

— Le Conservateur

IDeux mille trente-quatre ans pour l'hexagone

Le fait savant · deux mille trente-quatre ans d'attente.

Varron, dans le De re rustica, avance en 36 avant notre ère deux explications à la forme hexagonale de l'alvéole : l'une tient aux six pattes de l'abeille, l'autre à une figure géométrique capable d'enclore la plus grande surface pour la même quantité de cire. La seconde restera sans démonstration pendant plus de deux millénaires.

La question porte un nom, la conjecture du nid d'abeilles : parmi les pavages réguliers du plan, l'hexagone minimiserait le périmètre total à aire égale, et donc la cire nécessaire. Elle traverse les siècles comme hypothèse plausible, jamais comme théorème.

En juin 1999, le mathématicien Thomas C. Hales en produit la démonstration ; sa publication détaillée paraît en 2001. Entre l'observation de Varron et la preuve de Hales, deux mille trente-quatre ans se seront écoulés.

IILes bourdons sous les tilleuls

Encadré d'actualité · une note de mi-août.

Chaque année à la même saison, on trouve des bourdons inertes au pied des tilleuls, Tilia spp. Le phénomène est documenté depuis plus d'un siècle et longtemps imputé au mannose, un sucre présent dans le nectar et réputé indigeste pour l'insecte.

Une étude métabolomique publiée en 2019, menée sur le tilleul à petites feuilles, Tilia cordata, n'a détecté aucune trace de mannose dans le nectar analysé. Elle relève en revanche la présence de trigonelline, un alcaloïde faiblement inhibiteur de l'acétylcholinestérase, sans établir qu'il suffise à expliquer l'inertie observée.

L'hypothèse aujourd'hui privilégiée tient à l'épuisement des ressources nectarifères en fin de floraison, qui laisserait les bourdons sans réserve suffisante. Elle reste une hypothèse : le phénomène, documenté de longue date, n'est pas résolu.

IIILe miel fou du Pont-Euxin

Le thème · une toxicité de dosage.

Sur la côte turque de la mer Noire poussent Rhododendron ponticum et Rhododendron luteum, riches en grayanotoxine. Le miel qu'en tirent les abeilles locales, roux et connu sous le nom de deli bal, le miel fou, en conserve la trace.

À très faible dose, il aurait produit localement un vertige recherché ; au-delà, les sources rapportent nausées, chute de tension et troubles du rythme cardiaque. La frontière entre les deux tient au seul dosage.

Deux témoins antiques l'attestent. Vers 401 avant notre ère, Xénophon, dans l'Anabase, rapporte que des soldats grecs approchant de Trébizonde en furent empoisonnés, plongés plusieurs jours dans le délire, sans qu'aucun n'en meure. Vers 67 avant notre ère, Strabon, dans sa Géographie, livre XII, raconte que les Heptacomètes déposèrent des rayons sur la route des légions de Pompée.

IVL'abeille africanisée, une limite stabilisée

Feuilleton, épisode III · une limite qui se stabilise.

Après Kerr, 1956, et les vingt-six essaims échappés en 1957 (épisode I), après Hidalgo, au Texas, en octobre 1990 (épisode II), la progression vers le nord de l'abeille africanisée s'est nettement ralentie au regard des cent soixante à cinq cents kilomètres annuels observés en zone tropicale.

Une étude publiée en 2015 dans PLOS One relève des marqueurs génétiques africains en Californie jusque vers 38° de latitude nord, au-delà des 34° pronostiqués initialement ; elle décrit une limite mouvante, sensible au réchauffement. Une étude d'admixture publiée en 2022 dans Ecology and Evolution mesure à San Diego une ascendance africaine moyenne de l'ordre de 38 %, la proportion relevée au Texas et en Arizona étant nettement supérieure.

Les décès attribués à l'abeille africanisée sont recensés de façon disparate, de l'ordre d'une quinzaine à une trentaine depuis 1990 selon les sources ; un chiffre à rapporter aux 1109 décès imputés à l'ensemble des piqûres d'hyménoptères, toutes espèces confondues, que les autorités sanitaires américaines ont dénombrés entre 2000 et 2017. L'expansion redoutée s'est mesurée, puis stabilisée.

Vis verborum · le motRuche (du gaulois rusca, « l'écorce », attesté en bas latin aux VIIIe-IXe siècles ; cognats : breton rusk, gallois rhisgl, irlandais rusg, occitan rusca, catalan rusc)

L'un des rares mots français conservés directement du gaulois sans passer par le latin. Il désignait d'abord le matériau avant de désigner le contenant : les premières ruches étaient des sections d'écorce, avant que le bois évidé, la paille tressée puis la terre cuite ne prennent le relais. De l'écorce à la ruche, le mot mesure la distance qui sépare une matière d'un objet construit.

— Le Conservateur
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