ACTA MELLIUM MUNDI

« Le passage »

Bulletin des miels du monde
N° VII · dimanche 9 août 2026

« Passer, c'est cesser d'être ce que l'on était sans savoir encore ce que l'on devient. Ce cahier suit quatre franchissements : celui d'une génération d'ouvrières qui change de corps pour tenir l'hiver, celui d'une goutte de nectar qui change de porteuse au seuil du rayon, celui d'une goutte de sucre qui passe de la sève à l'insecte puis à l'oiseau, et celui d'une abeille qui traverse une frontière que nul ne lui avait tracée. Quatre pièces et un mot, pour mesurer ce qui se joue au moment précis du passage. »

— Le Conservateur

IVitellogénine, la réserve de l'hiver

Le fait savant · une réserve protéique fabrique, en fin d'été, une génération d'ouvrières longévives.

L'ouvrière d'été vit quatre à six semaines. Celle qui naît à la fin de l'été en vit cinq à huit. Ce n'est pas la même abeille, et pourtant c'est la même espèce, issue des mêmes œufs, dans la même ruche.

La différence tient à une protéine, la vitellogénine, accumulée en réserve dans le corps gras de l'abeille d'hiver, dite diutinus. Cette réserve se constitue à partir de la fin de l'été, lorsque la ponte ralentit et que les rentrées de pollen se raréfient ; elle sert à l'abeille de stock protéique, de soutien immunitaire propre à l'insecte et de facteur de longévité.

La colonie ne passe donc pas l'hiver en dormant : elle le prépare en fabriquant, quelques semaines à l'avance, une génération d'ouvrières taillées pour durer. Le froid n'est pas affronté par un comportement seul, mais par un corps différent.

IILa danse du tremblement

Le signal · la butineuse qui ne trouve pas preneur avertit toute la colonie.

La danse frétillante est célèbre : elle dit où trouver le nectar. Une autre, bien moins connue, dit tout autre chose.

Une butineuse rentrée chargée cherche une receveuse à qui confier sa récolte. Si l'attente se prolonge, elle se met à trembler, le corps agité d'un mouvement latéral irrégulier, et parcourt le rayon en tous sens. Karl von Frisch avait décrit ce comportement dès les années 1920 ; sa fonction est restée obscure jusqu'aux travaux de Thomas Seeley, en 1992.

Le signal est un ajustement interne. Il indique que la colonie manque de receveuses de nectar : il recrute des ouvrières supplémentaires vers cette tâche et freine, dans le même temps, l'envoi de nouvelles butineuses. La ruche ne se contente pas de dire où récolter ; elle sait aussi dire qu'elle ne parvient plus à traiter ce qu'elle récolte.

IIILe miellat qui nourrit le kaka

Le thème · une chaîne sucrée de l'hémisphère Sud, que se partagent l'abeille et un perroquet vulnérable.

Dans les forêts de hêtres austraux (Nothofagus) de l'île du Sud de Nouvelle-Zélande, les troncs sont noircis de fumagine et perlés de gouttes claires. Ces gouttes ne viennent pas de l'arbre : elles sont excrétées par une cochenille du genre Ultracoelostoma, installée sous l'écorce, qui filtre la sève et rejette l'excédent sucré au bout d'un long filament cireux.

Les abeilles y trouvent la matière d'un miel sombre, corsé, minéral, récolté certaines années en quantité. Elles ne sont pas seules à cette table : le kaka (Nestor meridionalis), perroquet forestier classé vulnérable, tire de ce miellat une part notable de son alimentation, particulièrement avant la reproduction.

La ressource est donc partagée, et disputée. Là où les guêpes introduites prélèvent massivement le miellat, l'oiseau en trouve moins. Un miel, ici, ne se lit pas seul.

IVLe franchissement du Texas

Feuilleton, épisode II · trente-trois ans après la fuite, la frontière du nord est franchie.

L'épisode précédent laissait vingt-six essaims hybrides échappés d'un rucher expérimental brésilien en 1957. Trente-trois ans plus tard, en octobre 1990, un premier essaim d'abeilles africanisées est recensé près de Hidalgo, dans le sud du Texas. La frontière des États-Unis est franchie.

La presse américaine s'empare de l'affaire sous le nom de killer bees. La réalité relève moins du film que de l'éthologie : ces abeilles défendent leur nid en plus grand nombre, plus vite et plus longtemps que les lignées européennes, ce qui rend les incidents plus graves sans les rendre pour autant plus fréquents.

Pendant ce temps, au sud, la même abeille produit l'effet inverse. Rustique, prolifique, résistante, elle a fait du Brésil l'un des grands producteurs et exportateurs de miel du monde. Une seule lignée, trois récits selon la latitude : accident de laboratoire, fait divers, ressource économique.

Vis verborum · le motEssaim (du latin examen, « essaim d'abeilles », issu du verbe exigere, « pousser hors » ; attesté en français sous la forme essain vers 1175)

Le latin examen désigne à la fois l'essaim et l'aiguille de la balance : deux sens parents, issus du même verbe, dont aucun ne dérive de l'autre, et d'où notre examen descend directement. Un même mot dit donc ce qui est poussé hors du nid et ce qui est soumis à la mesure. La colonie qui essaime ne fuit pas : elle se divise, et la moitié qui part emporte la vieille reine.

— Le Conservateur
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